PIERRE CHRISTIN

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PIERRE CHRISTIN

 

PIERRE CHRISTIN

La BD en deuil

 

C’est avec une infinie tristesse que, le 3 octobre, nous  avons appris le décès de Pierre Christin. À deux ans près, il suit Jean-Claude Mézière, lui disparu en janvier 2022.  Valérian et Laureline sont bien seuls, désormais. Mais Christin, né le 27 juillet 1938 à Saint-Mandé, titulaire d’ un doctorat en littérature comparé sur “le fait divers, littérature du pauvre”, créateur à Bordeaux une école du journalisme, n’était pas que l’auteur de Valérian,  dont on va rappeler la genèse. En 1965, il séjourne aux États-Unis où il rencontre à Salt Lake City un ami d’enfance du nom de Jean-Claude Mézières qui y était… cow-boy. Tous deux confectionnent une bande dessinée en 6 planches qui, à leur retour au pays, plait à Goscinny. Les deux compères créent alors un agent spatio-temporel, Valérian, à qui Mézières donne le visage d’Hughes Aufray. C’est Les Mauvais rêves, courte bande de 29 planches qui sera suivie, en 1968 de La Cité des eaux mouvantes et son New York inondé, y retrouvant Valérian et Laureline, ce qui se poursuivra en 26 albums, chef-d’œuvre au long court de la SF dessinée française. Néanmoins, même si l’osmose Christin/Mézières, s’étendra sur toute leur carrière, cet hyperactif ne pouvait en rester à une collaboration unique…

 

C’est avec Tardi qu’il aborde les infidélités pour Rumeurs sur le Rouergue (1971), qui voit la multinationale Parindus prendre l’exploitation d’une mine abandonnée en pleine forêt de Cassaniouze. Ce mélange de folklore fantastique et de préoccupations politiques et environnementales caractérise l’œuvre entière de Christin, homme de gauche s’il est, qui ne pouvait ensuite que rencontrer Bilal, l’homme qui venait du froid, et avec qui il enchaine, entre 1975 et 1977 trois albums regroupés  sous le titre générique de “Légendes d’aujourd’hui” : La Croisière des oubliés, une expérience militaire,  Le Vaisseau de pierre, où un village breton lutte contre l’implantation d’une station balnéaire, La Ville qui n’existait pas, sur une grève chez les ch’tis. Suivent Les Phalanges de l’ordre noir (1978), qui convoque les fantômes de la guerre civile espagnole, puis Partie de chasse enfin (1983), ou six ans avant la chute du mur de Berlin, Vassili Alexandrovitch Tchevtchenko, vétéran de la Révolution d’Octobre et dignitaire de l’Union soviétique a organisé une chasse à l’ours dans le seul but d’éliminer un opposant.  Toujours pour Bilal, Christin lui écrit le scénario de son premier film, Bunker Place Hôtel en 1989.

 

En attendant le printemps avec Patrick Lesueur (1978), La Maison du temps qui passe avec Jean Vern (1985), La Nuit des clandestins avec Daniele Ceppi en 1992) sont d’autres rencontres à mettre à son tableau de chasse, parmi les quelques 100 albums que notre homme a scénarisés. Grand voyageur, Christin a fait un premier tour du globe en 1992, périple raconté dans L’Homme qui fait le tour du Monde (1994), mis en images par Max Cabanes et Philippe Aymond, de même qu’avec Mézières, il part sur la trace du Lady Polaris (2008), vieux cargo ayant sombré une nuit des années 80 quelque part en mer Baltique. Christin écrit aussi en solitaire, ainsi d’Est-Ouest, ses mémoires, publié en 2018, et quelques romans plus sociologiques, comme Zac (1981), histoire d’un quartier. Mais c’est avec ses nouvelles de SF, une petite vingtaine au total, que Christin se montre le plus féroce, ainsi de Soirée à l’Élysée, où une bande junkies envahissent le palais présidentiel où croupissent les vieillards du Programme Commun. Deux recueils, Les Prédateurs enjolivés (1976) et Le Futur est en marche arrière (1979) réunissent ces textes trop rares. Récemment, il écrit avec l’aide de la scénariste Stella Lory un scénario intitulé L’Île des riches pour le dessinateur Titwane, album prévu en 2026 et qui sera son dernier. En sortant de ce palmarès, on peut se demander comment ce diable d’homme a pu sortir de sa besace autant d’œuvres mémorables. Mais l’essentiel est qu’il l’ait fait. Ce pourquoi, par-delà la mort, il reste.

 

Jean-Pierre ANDREVON

 

 

 

Le maître et l’un de ses nombreux élèves

 

Quand j’ai postulé pour entrer à l’école de journalisme de Bordeaux en 1994, j’ignorais que dans le corps enseignant et parmi les fondateurs de l’établissement, figurait Pierre Christin, dont je lisais les bandes dessinées depuis déjà quelques années. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise quand le premier jour de cours, je découvrais qu’il serait, le temps de mes études, en Aquitaine, l’un de mes professeurs. Cette perspective me réjouissait au plus haut point et je dois avouer que je n’ai pas été déçu. Pierre Christin restera l’une des personnalités les plus marquantes qu’il m’ait été donnée de rencontrer durant mon cursus universitaire. Et le fait d’avoir pu le côtoyer en tant qu’élève, d’avoir pu l’écouter, suivre ses conseils, ses critiques, ses encouragements a été plus qu’enrichissant et formateur. Je me souviens notamment d’un devoir qu’il nous avait donné. Il nous avait demandé d’écrire une nouvelle, de laisser libre cours à notre imagination, de ne pas nous mettre de barrière, d’aller le plus loin possible, jusqu’à l’os comme il nous l’avait dit, de ne jamais nous censurer quitte à pondre une histoire abjecte et trash. Ce que je pensais avoir fait avec un texte intitulé «Jouets Interdits» et qui, en matière de déviances, allait, selon moi, très loin. Mais pas assez pour Pierre Christin qui avait deviné que je n’avais pas été jusqu’au bout de mon idée et qui m’avait sanctionné d’une note décevante. Évidemment, je ne lui en avais point voulu car grâce à lui je comprenais alors bien des choses, en particulier sur le métier d’auteur et sur l’importance d’aller au bout de son sujet. Durant ma dernière année, il accepta d’être l’un de mes deux directeurs de mémoire de fin d’études, mémoire que je consacrais au cinéma Fantastique français, de la Nouvelle Vague à nos jours. Inutile de dire que le thème l’enthousiasmait et que durant les séances où il m’accompagnait dans la rédaction de ce long texte, nous avions des conversations passionnantes et passionnées. Car l’homme, fidèle complice d’Enki Bilal (dont il avait, faut-il le rappeler, coscénarisé le film Bunker Palace Hôtel, que j’évoquais évidemment dans mes recherches), en connaissait un rayon en matière de Fantastique et de 7e art. Sa disparition évidemment me peine, mais je garderai toujours en mémoire ces moments (privilégiés à mes yeux) que nous avons partagés, lui, en tant que maître, moi, en tant que jeune élève conscient que j’avais face à moi, un auteur emblématique du 9e art francophone mais également un auteur profondément humain qui savait comment inciter les autres à donner le meilleur d’eux-mêmes.

 

ERWAN BARGAIN

 

 

 

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