LA CRITIQUE : SPIDER-MAN : BRAND NEW DAY
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- Réal.: Destin Daniel Cretton.





Dirigé avec une maestria saisissante par Destin Daniel Cretton (Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux), ce quatrième volet avec Tom Holland redonne de l’élan à un genre qui en avait bien besoin. C’est une œuvre généreuse, animée par une action d’une intensité redoutable et ponctuée de clins d’œil savoureux, tant à l’héritage du comics qu’aux codes du jeu vidéo.
L’histoire s’ouvre quatre ans après le sacrifice consenti dans No Way Home : pour sauver le monde, Peter Parker avait accepté d’effacer son existence de la mémoire collective. Désormais, il vit en reclus dans une chambre d’étudiant anonyme à New York. Il est seul, absolument seul.
La grande réussite du scénario, signé Chris McKenna et Erik Sommers, réside dans son refus de balayer cette tragédie d’un coup de baguette magique. Le récit sonde au contraire, avec délicatesse, le deuil d’une jeunesse volée. On retrouve Ned (Jacob Batalon) et MJ (Zendaya), de retour en ville après leurs études au MIT. Ces jeunes adultes s’apprêtent à entrer dans la vie active sans conserver le moindre souvenir du héros qui veille sur eux depuis les toits. Voir Peter scruter leurs réseaux sociaux, puis reculer en apercevant MJ dans les bras d’un autre garçon, confère au film une dimension intime bouleversante.
Le récit capture l’essence universelle du passage à l’âge adulte en posant une question vertigineuse : comment aller de l’avant lorsque son propre passé n’est plus qu’une page blanche pour les autres ? Face à la maturité évidente que Zendaya et Jacob Batalon insufflent à leurs personnages, Tom Holland livre sa prestation la plus marquante sous les traits de Peter Parker, trouvant un équilibre remarquable entre l’abnégation la plus totale, une fragilité déchirante et un héroïsme viscéral.
Loin de la technologie Stark et de ses gadgets sur mesure, Peter renoue enfin avec la nature profonde de Spider-Man. Il s’affranchit de son statut d’apprenti Avenger pour redevenir ce héros vulnérable, moralement inébranlable et prêt à affronter la dureté de la ville. Cet exil intérieur accompagne un bouleversement qui n’est pas seulement intime, mais aussi biologique. Le réalisateur exploite ainsi la métaphore de la mue : pour grandir, l’araignée doit s’isoler et abandonner son ancienne enveloppe.
Le cinéaste capture un New York organique, dont le Tisseur ressent chaque pulsation. Les bruits résonnent avec une intensité décuplée tandis que ses réflexes deviennent purement instinctifs. Démuni face à cette évolution corporelle, Peter se tourne vers l’un des rares scientifiques capables de comprendre ce qui lui arrive : le professeur Bruce Banner (Mark Ruffalo). S’il a tout oublié du jeune justicier, Banner lui adresse néanmoins une mise en garde inquiétante sur la modification de son ADN. Cette dynamique savoureuse entre les deux scientifiques précède une escalade qui provoquera le retour féroce du Savage Hulk, incarnation monstrueuse, colérique et primitive du colosse vert que les fans attendaient depuis des années.
Sur le plan de la mise en scène, Brand New Day s’impose comme un régal de tous les instants. Le réalisateur et son équipe de cascadeurs, menée par Peng Zhang, ont misé sur des performances physiques et une voltige d’une rare puissance immersive. Qu’il arpente les cimes ou plonge dans des ruelles étriquées et sombres, le spectateur éprouve la gravité, le choc des impacts et la vitesse vertigineuse de l’action. L’utilisation novatrice du casque-caméra Cyclops, dérivé du système Sony Venice/Rialto et porté par Tom Holland lui-même, produit des plans subjectifs d’une authenticité stupéfiante. Le dispositif nous glisse littéralement à l’intérieur du masque et procure une expérience sensorielle digne des plus belles fulgurances de la trilogie de Sam Raimi.
Le film assume également son influence vidéoludique, et notamment celle de Marvel’s Spider-Man, particulièrement évidente lors des affrontements contre des vagues d’assaillants munis de matraques tactiques électrifiées. Cette logique est amplifiée par la menace centrale du film : une entité énigmatique capable d’investir l’esprit des individus et de transférer sa conscience d’un corps à un autre. Ce dispositif narratif ingénieux donne lieu à des chorégraphies déroutantes, où n’importe quel passant peut soudainement se transformer en adversaire mortel. Orchestré avec une précision chirurgicale, ce chaos conserve pourtant une parfaite lisibilité et procure un plaisir visuel presque ininterrompu. À mesure que le procédé se répète, cependant, son pouvoir de surprise tend légèrement à s’émousser, certains affrontements finissant par évoquer davantage les variations successives d’une même mécanique de jeu que de véritables avancées dramatiques.
Cette virtuosité ne masque toutefois pas certaines fragilités narratives. Le récit peine parfois à installer un antagoniste véritablement central, le Scorpion n’apparaissant finalement que comme une présence trop anecdotique pour structurer durablement l’intrigue. Le dernier acte en pâtit également : après avoir été patiemment construite, la menace se résout de manière un peu trop précipitée, l’antagoniste revenant à la raison avec une facilité qui atténue la tension accumulée. Rien qui n’altère véritablement l’émotion ni la cohérence de l’ensemble, mais un adversaire mieux incarné et un dénouement moins expéditif auraient encore renforcé la portée des choix de Peter.
L’intégration du Punisher (Jon Bernthal) dans cet univers est un véritable coup de maître, il incarne une justice d’une violence expéditive qui percute de plein fouet l’éthique de Peter Parker. Leur alchimie à l’écran est étincelante et Franck Castle s’impose comme le reflet obscur de ce que Peter pourrait devenir s’il renonçait à ses principes, matérialisant la spirale vengeresse dans laquelle l’Araignée refuse de sombrer.
Cette dynamique est merveilleusement complétée par la distribution féminine : Sadie Sink apporte une intensité brute et électrisante, tandis que Liza Colón-Zayas, implacable sous les traits de l’enquêtrice Jean DeWolff, noue une alliance inattendue et rafraîchissante avec le héros.
Sur le plan visuel, le film est une éclatante réussite grâce au tandem formé par le chef décorateur Charles Wood et le chef opérateur Brett Pawlak. En exploitant la géométrie de Glasgow pour recréer un New York gothique à la verticalité vertigineuse, ils puisent directement leur inspiration dans la composition des couvertures de comic books des années 1970 et 1980. Loin de la photographie terne et désaturée qui affadissait certains blockbusters récents, l’image se révèle ici vibrante, texturée et profondément contrastée, rendant un hommage somptueux à l’esthétique des bandes dessinées d’origine.
Enfin, la bande originale de Michael Giacchino enveloppe l’ensemble d’une ampleur symphonique poignante, lui apportant du cœur, des motifs mémorables et une véritable mélancolie urbaine.
Spider-Man : Brand New Day impressionne par la maîtrise de son équilibre général. Drôle quand il le faut, spectaculaire sans perdre de vue l’intime et porté par un amour sincère pour ses personnages, le film est la pépite que l’on n’osait plus espérer. En renouant avec l’essence originelle du justicier, Destin Daniel Cretton signe non seulement le meilleur volet de la saga portée par Tom Holland, mais aussi l’un des grands films de super-héros de ces dernières années. Un tour de force qui prouve que, lorsqu’il est abordé avec ambition, humanité et maîtrise technique, le genre a encore de magnifiques jours devant lui.
Baptiste AURIC

